Informatique
et travail social
Réflexions autour de quelques points concernant un problème crucial
pour lavenir du travail social
Surfichés, ne vous en fichez plus... - Paris, le samedi 25 avril 1998
1/ Dans une profession influencée par lidéologie de lurgence qui nous contraint à agir sans prendre le temps de réfléchir à nos pratiques, lintroduction de linformatique comme outil destiné à être utilisé dans le cadre dun travail relationnel est loin de représenter une simple question de technique. Les travailleurs sociaux, assaillis par laccumulation des tâches auxquelles ils se trouvent confrontés, pourraient être tentés de considérer toute aide technique comme bienvenue. Je pense, au contraire, ainsi que léquipe de travailleurs sociaux, dintellectuels, dinformaticiens, de mathématiciens et philosophes que je coordonne, que le moment est opportun pour déclencher une réflexion sérieuse sur cette question de linformatisation du travail social. Son arrivée risque, en effet, dengendrer une transformation fondamentale du travail social.
2/ Les travailleurs sociaux interviennent sur des singularités concrètes. Il existe, certes, un cadre général fixé par linstitution et constitué par les lois, les règlements. À ce titre, il agit en tant que schéma référentiel opératoire et oriente donc nos pratiques : cet ensemble général nous sert de point de repère et nos actions sont insérées dans ce schéma. Cependant, dans ce cadre là, le travail social ne trouve son aboutissement que sil se dégage un espace singulier, une "situation" où lon puisse, en toute liberté, élaborer un projet avec des gens concrets. Or, linformatique fonctionne par essence selon un processus de modélisation du monde, du problème, quon lui soumet. Un modèle ne se substitue pas à la réalité, il nétablit pas un rapport référentiel univoque avec le réel. Un modèle procède toujours à un traitement global, complexe, des données et aboutit ainsi à la construction "duniversaux abstraits". Cette démarche globalisante nous donne la possibilité dobtenir une représentation du monde réel. Toute représentation exigeant une mise en norme, donc une mise en forme, il va de soi que le travail de modélisation ne permet en aucun cas de saisir ce qui, par essence, échappe à la représentation, cest-à-dire la singularité. En langage informatique, cette singularité, autrement dit luniversel concret, est désignée sous lappellation "dobjectifs à atteindre" dans le cadre dune intervention sociale. Par conséquent, il existe donc une incompatibilité structurale entre les capacités de linformatique, le processus de modélisation et lessence même du travail social.
3/ Comme nous laborderons dans un développement ultérieur, toute modélisation consiste à une tentative de penser une complétude. Or, en se plaçant dun point de vue logique et en se référant aux grands théorèmes fondamentaux, on peut affirmer que toute complétude se construit au prix de la négation de la consistance. Ce qui implique que tout travail sur la complétude (universel abstrait) se réalise en faisant le deuil de la consistance (universel concret). Je ne fais pas allusion ici à quelques singularités qui pourraient échapper à la modélisation du travail social. On pourrait en arriver à cette conclusion si la critique de linformatisation du travail social se réduisait à la dénonciation de certains excès de cette technique. Bien au contraire, mon argumentation ne se borne pas à condamner ces excès mais à démontrer dun point de vue logique, non pas morale ou éthique, quil existe certaines incompatibilités entre le processus de modélisation et le travail social.
4/ Cette technique induit des changements quant aux finalités du travail social. Elle contient, contrairement à lopinion répandue concernant sa neutralité, une combinatoire intrinsèque capable de déterminer sa propre stratégie. Il est primordial de développer notamment la question de la temporalité différente entre la machine et le travail relationnel, chacun suggérant des subjectivités et des mondes différents.
5/ Autre thème de réflexion : le passage dun code social, culturel, anthropologique, vers une combinatoire sérialisée. Il entraîne, inéluctablement, la perte de tous "les savoirs assujettis", tous ces savoirs que possèdent les travailleurs sociaux sur le terrain et que "lestablishment" ignore. Linformatisation risque de mettre en cause leur existence en tant que pratiques sociales.
6/ Linformatique et la logique de modélisation quelle engendre fonctionnent sur la base dun monde rendu virtuel. Or, précisément, le travail social oppose une forte résistance à ce mécanisme. Il est par conséquent très important que les travailleurs puissent analyser, étudier, cette vague dinformatisation. En voulant "améliorer nos techniques", nous risquons de changer de cap sans en prendre conscience et perdre, au passage, un savoir faire très riche.
Ces quelques points ne constituent quun préambule à une réflexion plus large. Il ne sagit pas, en effet, dadhérer ou pas à ces hypothèses mais, à partir delles, de mener un travail détude approfondi sur cette problématique.
Miguel
BENASAYAG
Psychanalyste, philosophe