Lettre au commissaire de la CNIL chargé d'ANIS du 3 juin 1998

Ligue des Droits de l'Homme
Collectif Informatique, Fichiers et Citoyenneté
Collectif pour les droits des citoyens face à l'informatisation de l'action sociale


Paris, le 3 juin 1998

à Monsieur Pierre SCHAPIRA
Commissaire Commission Nationale de l’Informatique et des Libertés

Monsieur le Commissaire,

Informés de votre prochaine visite au Conseil général de l’Ain, relative à la mise en oeuvre du progiciel ANIS, nous souhaitons vous apporter quelques informations complémentaires que nous avons recueillies auprès de travailleurs sociaux de ce département, depuis notre rencontre du 3 mars dernier.

Plusieurs éléments paraissent particulièrement dignes d’intérêt, en relation avec le caractère très sensible de ce dossier et avec les précautions relatives aux droits des personnes « fichées » dans ANIS dont la CNIL a souhaité encadrer la mise en oeuvre du traitement, au travers des délibérations qu’elle a adoptées, notamment celle du 25 novembre 1997.

  • - Sur le plan de l’attribution des habilitations : les professionnels des différents secteurs de travail (CMS) ont été réunis et « mis en demeure » de décider des habilitations séance tenante (en 1/4 d’heure à 2 heures selon les lieux). C’est-à-dire en général sans disposer de la compréhension suffisante des principes constitutifs des habilitations et des conditions afférentes d’utilisation des données, ainsi ils ne peuvent maîtriser les tenants et les aboutissants du fonctionnement du progiciel. Il en résulte une grande variabilité dans l’attribution des habilitations selon les différentes équipes de travail. Le processus d’attribution s’est déroulé dans un climat de « foire à l’habilitation », à cent lieux de la procédure méthodique et rigoureuse qui aurait dû y présider, compte tenu du caractère de confidentialité des informations gérées et des missions liées aux métiers respectifs des différents agents de la DIPAS qui interviennent auprès des usagers.

    - Sur le plan de l’accès aux informations dites de niveau 1 (bien que les niveaux 1, 2 et 3 n’apparaissent jamais aussi clairement que cela était prévu initialement) : la fonction de recherche mise à la disposition des agents de la DIPAS permet de retrouver tous les dossiers familiaux traités dans la base si aucune saisie de nom n’est précisée, de retrouver toutes les personnes reliées à un dossier familial à partir de la saisie d’un nom (même les homonymes n’ayant pas de rapport avec la famille en question), de retrouver plusieurs dossiers familiaux avec les personnes liées à ces dossiers à partir de quelques caractères saisis (notion de troncature utilisée à droite comme à gauche des caractères choisis). Cette dernière modalité de recherche nous semble peu appropriée aux conditions de travail des agents de la DIPAS, et surtout elle offre des moyens de sélection des dossiers à partir de quelques lettres communes à un ensemble de noms patronymiques, par exemple tous les dossiers des familles dont le nom commence par « BEN » ou se termine par « SKI ». Tout ceci signifie que l’accès aux listes d’usagers est totalement ouvert voire exhaustif, au mépris des règles élémentaires de préservation de la confidentialité.

    - Sur le plan de l’utilisation de la base ANIS par des organismes extérieurs au Conseil général : il existe sur l’Ain des commissions de concertation financière, regroupant différents organismes selon les localités. Il peut s’agir par exemple du Conseil général, de la CAF et d’une municipalité. Les demandes d’aides financières des usagers sont examinées en concertation dans ces commissions. Même lorsque la demande de l’usager a été faite auprès d’un organisme autre que le Conseil général et que l’aide sollicitée n’est pas de la compétence de ce dernier, il est créé un dossier dans ANIS pour l’individu et la famille qui a déposé cette demande. Cette dernière, tout en n’ayant pas nécessairement eu de contact avec un agent de la DIPAS, se trouve donc « fichée » dans ANIS. Cela peut laisser penser que les organismes en question envisagent d’être « utilisateur externe » d’ANIS ou de s’en doter dans un avenir proche (au niveau national nous savons que le Conseil d’administration de la CNAF a déjà commencé à étudier ce dossier), et de mettre en place les interconnexions de fichiers, contrairement aux engagements initiaux des départements promoteurs d’ANIS.

    La CNIL n’apparaît pas avoir été informée , ni avoir autorisé cet « hébergement » par le Conseil général d’informations dont le traitement semble dans ces conditions illégal.

  • Ces éléments viennent s’ajouter à ceux dont nous vous avons fait part et qui sont résumés dans le document que nous vous avons adressé en mars dernier, et tendent à confirmer la justesse de nos inquiétudes sur la distorsion entre les engagements initiaux des départements, notamment l’Ain, sur les garanties pour les droits des personnes « fichées » dans ANIS, et la réalité telle qu’elle commence à apparaître dans la mise en place du progiciel.

    Nous vous prions d’agréer, Monsieur le Commissaire, l’expression de notre considération distinguée.

    Alain Weber (Ligue des Droits de l'Homme)
    Pierre Suesser (Collectif pour les droits des citoyens face à l'informatisation de l'action sociale)
    Annie Marcheix (Collectif Informatique, Fichiers et Citoyenneté)