« Fiches
familles » informatisées
Département de la Moselle.
Rencontre
CNIL du 10 avril 1999
Ligue
des Droits de l'Homme
Collectif Informatique, Fichiers et Citoyenneté
Collectif pour les droits des citoyens face à l'informatisation de l'action
sociale
Contexte
de mise en place
Contenu
Conséquences et risques
Précédents établis par l'usage
Conclusion
I.
Observations sur le contexte de mise en place des «
fiches familles » :
[1] Les « fiches familles » sont présentées comme partie intégrante du rapport dactivité du service départemental daction sociale.
[2] Les objectifs
de la « fiche famille » :
- « connaître la population accompagnée à laide
de quelques critères » ;
- « conduire une évaluation dynamique de laction menée
par les AS auprès des familles et/ou personnes », cest-à-dire
notamment « suivre dans la durée la progression de chaque famille
et/ou personne et constituer un véritable dossier de suivi susceptible dêtre
transmis en cas de changement de résidence » ;
- « évaluer la mise en uvre des missions définies dans
le cadre de mission du service ».
Ainsi il y a combinaison :
- dun objectif à visée statistico-sociologique,
- dun objectif à visée de gestion des situations individuelles,
- dun objectif dévaluation des pratiques professionnelles
à visée de contrôle de la mise en uvre des missions par les AS (fiches
missions : missions, problématiques, traitement proposé, incidence du traitement
sur les problématiques).
[3] Le remplissage des « fiches familles » par les AS présente a priori un caractère obligatoire, pour répondre à ces objectifs.
[4] Une « fiche
famille » est ouverte pour toute personne ayant bénéficié dune
« intervention du service supérieure à deux mois consécutifs
» ou de la « conduite dau moins trois opérations ou
interventions » ou de la « mobilisation par le
service dun dispositif ou dune mesure de protection ou prévention
». La condition : « conduite dau moins
trois opérations ou interventions » peut tout à fait correspondre
à un contact répété dans le cadre de « demandes de renseignements
qui nont pas abouti à une intervention sociale ou à une mesure daide
sociale » (cf. courrier CNIL du 2/7/94 au Président du CG de lAin).
Cela signifie quune « fiche famille
» est ouverte pour la quasi intégralité des personnes ayant
recours au service social.
[5] Les items de la « fiche famille » sont classés dans 7 rubriques. Ils comportent jusquà plus de 400 déclinaisons possibles pour lensemble des items si lon ajoute celles remplies au temps 1 (1ère rencontre) et celles remplies au temps 2 (fin dannée ou fin dintervention) : remplir correctement ces fiches revient à pratiquer un interrogatoire systématique sur des questions qui ne sont pas nécessairement en rapport avec la demande formulée par la personne.
II.
Observations sur le contenu des « fiches
familles » :
[1] Identification de
la fiche.
Celle-ci comporte : le code professionnel (numéro de lUTAS et numéro
du secteur affecté par localités), le numéro de dossier, lannée
douverture sur le secteur, lannée douverture au service
social, lannée en cours.
La combinaison de ces informations détermine le caractère indirectement identifiant
des « fiches familles » :
lanonymat annoncé des « fiches familles
» est un leurre, en particulier eu égard à la faible densité
démographique spécifique aux zones rurales.
[2] Composition de la
famille et état civil.
Le recueil comporte des données concernant non seulement la personne qui formule
la demande mais aussi son entourage relationnel adulte vivant au foyer, même
si celui-ci nest pas impliqué dans la demande : ce recueil
de données concerne donc potentiellement certaines personnes alors quil
est réalisé à leur insu, il sagit par exemple denregistrer une
information sur leur nationalité (avec les 3 déclinaisons « français
», « étranger U.E. », «
étranger hors U.E. »).
Le recueil comporte aussi des données sur les enfants, comme « mineurs
placés par lautorité judiciaire » : il peut ne pas
être opportun de poser une telle question dans le cadre dune demande précise
nayant aucune conséquence sur cet état de fait ; par contre, les
fiches étant indirectement identifiantes, ny a-t-il pas le danger de stigmatiser
des familles « carentes sur le plan éducatif
», des familles dites «
à risque » ?
[3] Niveau et nature
des ressources.
Le recueil comporte de très nombreux items dont « pension dinvalidité
», « allocation aux adultes handicapés »,
« allocation déducation spéciale », «
pension alimentaire », qui révèlent des informations
sur la santé, la vie privée des personnes, alors que comme précédemment ces
informations peuvent navoir aucune utilité pour répondre à la demande
de la personne ; les fiches étant de plus indirectement identifiantes,
ces informations révèlent bien des données sensibles (santé, intimité de la
vie privée) sur les personnes.
[4] Logement.
Le recueil comporte des items comme « logement précaire
» ou « absence de logement ou dhébergement
» : ce dernier item recouvre des situations comme « sans
domicile fixe » ou « squatter »
à la lecture des « consignes de renseignement de la fiche
», p.12 du « Rapport dactivité du SDAS 1998 ».
Il convient de formuler la même remarque que précédemment sur le caractère
potentiellement stigmatisant de linformation quant à la situation de la
personne, alors que cette donnée na pas automatiquement de lien avec sa
demande.
[5] Existence de mesures
et services exerçant un suivi auprès de la famille.
Mêmes observations que pour les données « logement » et
les données « enfants ».
[6] Problématiques diagnostiquées
(quatre « fiches mission
»).
- Observation n°1 : toutes les « problématiques
diagnostiquées » se résument à des « difficultés
» ou des « risques », ce qui enferme demblée
de façon réductrice les personnes dans leurs « manques
».
- Observation n°2 : on retrouve des catégories similaires
à celles déjà analysées à propos des typologies du département de lAin,
comme « difficultés relationnelles », « difficultés
dadaptation », « difficultés événementielles
», « désinsertion sociale [liée à des problèmes
d]intégrité psychique » ; elles sont caractérisés
par leur subjectivité, leur caractère figé, arbitraire,
« décontextualisé »,
il sagit comme dans lAin dune mise en fiche sous une forme
lapidaire des problématiques individuelles les plus complexes vécues
par les personnes en difficulté. Pour les raisons déjà explicitées à propos
des typologies de lAin, lapport dun lexique, définissant ces
catégories, ne modifierait pas la donne, puisque leur appréhension et leur emploi
resteraient dépendant de léchelle de valeurs de chaque travailleur social
donc de sa subjectivité. A noter que la notion d« intégrité
psychique » fait appel à des compétences qui ne sont pas les
compétences de base requises des assistants sociaux.
- Observation n°3 : lappréciation censée être portée
par lassistante sociale sur « lincidence du traitement
sur la problématique » sous la forme de « +
» (« effet globalement positif »),
« - » (« effet globalement négatif
»), ou « = » (« globalement
sans effet ») relève dune procédure absolument inappropriéé
pour lévaluation de phénomènes aussi complexes que lévolution
de « difficultés relationnelles au sein du couple »
par exemple.
Cela laisse croire que lévaluation du travail social, qui consiste en
la prise en charge des situations éminemment complexes des individus dans leur
environnement social, puisse se résumer à une auto-notation semi-quantitative
dactes ou dorientations professionnels déconnectés les uns des autres.
Ainsi les quatre « fiches mission » ne sont absolument pas opératoires, ni pour répondre à lobjectif à visée statistico-sociologique (items lapidaires correspondant à des phénomènes dinterprétation très complexe), ni pour répondre à lobjectif à visée de gestion des situations individuelles (items ne pouvant remplacer la méthodologie de travail inscrite dans un authentique dossier social).
III.
Conséquences et risques de la mise en place des «
fiches famille » :
A) Résumé des caractéristiques de « fiches familles ».
[1] Objectif triple :
suivi individuel des familles (= dossier familial standardisé), connaissance
de la population (= statistiques « socio-démographiques »)
et évaluation dynamique des actions et des missions réalisées (= tableaux de
bord pour le contrôle des activités des professionnels).
[2] Fiches indirectement identifiantes.
[3] Caractère quasi exhaustif du recueil.
[4] Territorialisation du recueil (secteurs des AS identifiant le canton et
la commune dhabitation de la famille).
[5] Très nombreux items, dont certains portent sur des données sensibles et/ou
fortement subjectives, et items très souvent réducteurs quant aux problématiques
des personnes, pointant exclusivement la dimension de leurs difficultés. Impossibilité
de nuancer les jugements de valeur portés sur les usagers par les AS au travers
de ces items.
[6] Formulation de solutions sous la forme de « traitement
» et formulation de résultats sous la forme d« incidence
sur la problématique », totalement inadaptées aux situations
complexes des familles.
B) Quels en sont les risques potentiels ?
[1] Sur le plan individuel,
un profilage des « problématiques
» des personnes réduites à leurs difficultés à
partir ditems prédéfinis à caractère plus ou moins stigmatisant :
- cela risque dinduire une approche stéréotypée de lanalyse
des situations des personnes et des réponses à leur proposer,
- cela laisse craindre daboutir à une gestion de laction
sociale qui se résume à des projets stéréotypés prédéfinis sur profils.
On retrouve la notion de « casier social
» attaché à un individu ou à une famille.
[2] sur le plan collectif, un profilage dîlots de populations
« à risque »
(cf codes UTAS et secteur, le secteur pouvant concerner une commune de quelques
centaines dhabitants) à partir de ces items :
- risque de chercher à objectiver des différences de taux denfants
placés, de personnes ayant un problème de « difficulté intégration
sociale », dune zone à lautre,
- crainte que cela contribue à renforcer la stigmatisation de certains
quartiers, soulevant les réserves que la CNIL a exprimées à légard
des risques de « cartographie de lexclusion
»*. Cela pourrait aussi à lextrême déboucher sur
des mesures discriminatoires (ex : lemployeur refusant lembauche
dune personne résidant dans un secteur marqué par telle « tare
sociale » identifiée grâce aux données statistiques issues des «
fiches famille »)...
* Rappel de la délibération CNIL n° 97-091 du 25/11/1997 qui considère que « (..) compte tenu ( ) du caractère subjectif de certaines codifications, lexploitation par le Conseil Général de ces statistiques ne peut constituer un instrument de mesure (...) des caractéristiques de la population suivie » ?
C) Inconnues :
[1] Modalités dinformation
des usagers sur leurs droits (daccès, de rectification, dopposition
conformément à la loi du 6/1/1978 modifiée) à légard de ce recueil informatisé
de données à partir des « fiches familles » ?
[2] Modalités dinformation des professionnels sur le traitement des données
des « fiches famille » ?
[3] Modalités de traitement de ces données : notamment mesures prises pour
en assurer lintégrité et la sécurité ?
[4] Système dhabilitation des professionnels pour laccès à ces données ?
[5] Destinataires du traitement de ces données ?
[6] Durée de conservation de ces données ?
[7] Modalités de croisement avec les données issues des traitements SAGAS et
GEREMI ?
[8] Modalités déchanges de données avec dautres organismes ?
Nous ne disposons daucune information permettant de répondre à ces questions.
IV. Précédents
constitués par lusage actuel des dossiers nominatifs gérés dans les applications
SAGAS et GEREMI et par les pratiques de ladministration départementale
en matière de concertation :
[1] Sur la concertation
avec les professionnels et leurs représentants.
Il est à noter que seules quelques personnes ont été interrogées sur les «
fiches familles » déjà préétablies sans que le projet ait été
soumis à une concertation générale auprès des assistantes sociales du SDAS.
Le dossier na été « évoqué » pour information en
Comité Technique Paritaire quà la demande des organisations syndicales,
toutefois les élus du personnel nont pas été appelés à se prononcer, et
suite à leur demande, le dossier a été soumis à la CNIL.
[2] Sur linformation
des usagers .
Il ne paraît pas avoir été prévu par les responsables des services daction
sociale du département de la Moselle dinformer systématiquement les usagers
sur lexistence dun traitement automatisé des informations les concernant,
ni sur leurs droits prévus par la loi du 6 janvier 1978. Au contraire, linitiative
prise par des travailleurs sociaux, face à cette carence, dapposer une
affiche dinformation sur ce sujet a fait lobjet de réactions négatives
de la part de lautorité territoriale, en demandant le retrait immédiat
de laffiche.
[3] Sur linformation
des professionnels.
Les assistants sociaux de terrain ont été informés pour la première fois, lors
dune formation en septembre 1998, de la gestion automatisée dans les applications
SAGAS et GEREMI des dossiers sociaux quils instruisent de longue date
(pour certaines procédures ASE, aide sociale, relogement, RMI, certificats de
santé).
[4] Sur laccès
aux données.
Les assistants sociaux ont pu faire les constats suivants :
- leur mot de passe confidentiel leur a été communiqué dans un courrier
simple par voie postale, sans précaution particulière ;
- lors dune formation, les professionnels présents ont pu constater
que le formateur, extérieur à ladministration départementale, pouvait
accéder aux dossiers nominatifs, sans utiliser de mot de passe ;
- chaque assistant social a accès à tous les dossiers nominatifs
gérés dans SAGAS et GEREMI, cest-à-dire ceux de son secteur, mais aussi
tous ceux de toutes les UTAS du département de la Moselle. Il ny a aucun
accès sélectif. Ainsi pour exemple, il a été possible dapprendre que la
femme dun fonctionnaire de police bien connu bénéficiait dune allocation
adulte handicapé ou davoir accès au numéro de téléphone dune personne
qui avait demandé à bénéficier dune inscription en liste rouge
[5] Sur lintégrité
des données.
Les dossiers instruits par les travailleurs sociaux ou médico-sociaux font lobjet
dune saisie informatique dans SAGAS ou GEREMI par des agents qui ne travaillent
pas directement avec eux (secrétaire de CLI, du GIPDAL,
).
Les professionnels à lorigine du recueil des informations ont pu constater
un certain nombre de saisies erronées conduisant à des informations aberrantes,
qui apparaissent ensuite lors de la consultation sur écran des dossiers (consultation
généralisée possible par tous les travailleurs sociaux du département, cf. supra),
par exemple dans un dossier RMI « profession : incarcéré
».
Ces multiples exemples mettent en évidence, de la part des responsables des services sociaux du département de la Moselle, une pratique du traitement et de lusage des données sociales nominatives informatisées qui semble peu conforme aux exigences de la loi informatique et libertés, notamment sagissant de données sensibles portant sur des personnes en difficulté sociale ou psychologique.
Au vu de lanalyse développée ci-dessus quant au contenu et au contexte de mise en uvre des « fiches familles » par le département de la Moselle, nous demandons à la CNIL de donner un avis défavorable à la mise en place dun traitement informatisé de ces « fiches familles », en létat.