Présentation concernant les questions relatives à linformatisation du service social au Conseil général de la Moselle
Ligue
des Droits de l'Homme
Collectif Informatique, Fichiers et Citoyenneté
Collectif pour les droits des citoyens face à l'informatisation de l'action
sociale
Conférence de presse du 3 mars
2000
En 1996 et 1997, ont été expérimentées, en Moselle, des fiches familles, conçues par un cabinet extérieur et les décideurs du Conseil Général de la Moselle.
Ces fiches ont été soumises
à un groupe composé de 12 assistantes sociales, de quelques responsables dunités
et du Directeur des services sociaux.
Les remarques
quont pu faire les assistantes sociales nont pas été réellement
prises en compte pour modifier ces fiches.
Aucune de
ces douze assistantes sociales na eu loccasion den référer
à leurs collègues afin quils émettent aussi un avis.
En décembre 1997, la direction présentait ces fiches famille à tous les assistants sociaux du département avec obligation pour eux de les utiliser dès janvier 1998 (cf. exemplaire dune fiche famille) en vue dune saisie informatique.
Pour les travailleurs sociaux, ces fiches ont demblée révélé des risques concernant une certaine stigmatisation des individus, et la violation potentielle du secret professionnel quils ne pourraient plus assurer aux personnes.
De plus, le syndicat SLPDM SUD-CT, en interrogeant la CNIL sur lavis quelle avait rendu, a appris que lesdites fiches familles navaient jamais été soumises à son approbation, pourtant obligatoire lorsquil sagit de données informatiques nominatives ou identifiantes, recueillies par un service public.
Ce nest quaprès la demande du syndicat, que soit soumis ce projet de fiches informatisées à la CNIL, que ladministration a accepté den faire la démarche.
Le 03 décembre 1999, la CNIL a rendu un avis favorable à lutilisation de ces fiches, non sans avoir demandé la suppression du numéro identifiant les individus et en ayant formulé quelques autres recommandations (cf. courrier de la CNIL au Conseil général)
Dès le 13 décembre 1999, il a été demandé aux travailleurs sociaux de remplir rétrospectivement les fiches familles pour les années 1998 et 1999 afin de les rendre dans le mois qui suivait, avec pour simple modification la suppression du numéro identifiant lusager.
Le projet de fiches familles, ainsi autorisées par la CNIL, nayant pas été soumis au Comité Technique Paritaire (qui doit être obligatoirement saisi dès lors quil sagit de mettre en uvre de nouveaux outils), le syndicat SLPDM SUD-CT a exigé que cela soit soumis au CTP suivant qui a eu lieu le 17 janvier 2000.
Le 25 janvier 2000, ce même syndicat a fait circuler une pétition par laquelle les signataires ont affirmé leur accord pour rendre globalement compte de leur activité auprès des usagers, mais non pour rendre des comptes sur les actions mises en place avec chaque usager, notamment dans les termes figurant dans les fiches familles.
Cette pétition a recueilli à ce jour près de 80 signatures sur environ 210 assistants sociaux au département de la Moselle.
Ce même syndicat avait déjà fait parvenir le 15 mars 1999 à la CNIL, une pétition ayant recueilli plus de 70 signatures portant sur le désaccord des travailleurs sociaux quant à lutilisation des fiches familles, mais aussi à lutilisation des deux logiciels SAGAS et GEREMI dont les professionnels avaient découvert lexistence lors dune formation relative à la consultation de ces derniers, en septembre et octobre 1998 (cf. pétition et lettre à la CNIL du 15/03/99).
Les fiches familles
Elles sont présentées comme un dossier dévaluation annuelle de la conduite des missions du Service Départemental dAction Sociale (SDAS).
La première page identifie lassistant social, lannée en cours, mais aussi lannée darrivée dans le département de la famille et lancienneté du suivi par les services sociaux de Moselle.
La seconde page rend compte des caractéristiques de la situation familiale, notamment la nationalité des personnes.
Le temps 1 représentant
le moment où cette fiche est remplie pour la première fois, soit dès que la
personne vient voir un assistant social.
Le temps
2 correspond au moment où la fiche est à compléter, soit lors du déménagement
de la personne, soit en cas dinterruption du suivi pour dautres
motifs, et en tout état de cause en fin dannée.
La page 3 définit le niveau de ressources de la famille par rapport au RMI.
La page 4 précise le statut doccupation du logement et lexistence de mesure (s) antérieures à la rédaction de la fiche famille.
Les quatre pages suivantes concernent les 4 missions du département.
Les pages relevant les 4 missions sont à cocher mensuellement et décrivent les missions en terme de :
Ainsi les travailleurs sociaux doivent cocher en identifiant, arbitrairement le plus souvent, des « difficultés relationnelles », des problèmes « dintégrité psychique » ou « dautonomie », ou des risques potentiels, cocher ce qui est mis en uvre avec la personne et évaluer, au plus tard en fin dannée, si cela a eu des conséquences positives (+), négatives () ou inchangées (=).
Les questions que se posent les professionnels :
Outre la question des items
très subjectifs, il nest pas toujours évident non plus pour les assistants
sociaux, de savoir dans quelle mission, parmi les 4, on se situe (ex. :
une allocation mensuelle daide sociale à lenfance peut se situer
dans différentes missions, selon le motif pour lequel on la réalisée).
Dans une
même mission, il est demandé aux assistantes sociales de faire un choix par
rapport à laction prioritairement menée, ce qui est très restrictif et
qui pose le problème du respect des usagers, du secret professionnel, mais aussi
de lévolution des missions des assistantes sociales (selon ce qui ressortira
le plus fréquemment des analyses élaborées à partir dindicateurs statistiquement
si « fragiles », il pourrait y avoir pour conséquence
que lon impose une autre manière de travailler aux assistantes sociales).
Tout ceci ne représente quune infime partie des questions que se posent les assistants sociaux lorsquils essaient de compléter ces fiches. Les items sont très subjectifs et ne permettent pas une analyse fiable des outils mis à disposition pour remplir les missions. Tout est sujet à interprétation, et si la même situation était soumise à 100 assistants sociaux, il y a de grandes chances pour que les fiches soient remplies dau moins 50 manières différentes.
De plus, si lobjectif du département de la Moselle est dévaluer la conduite des missions à travers les moyens mis en uvre afin de mieux les adapter aux problématiques, il est impossible que lévaluation ait lieu après seulement quelques mois, pour bien des situations qui névoluent que lentement dans le temps.
En tout cas, les assistants sociaux sopposent au fait de lier les pages 2 à 4 des fiches familles (caractéristiques socio-démographiques familiales), donc leur analyse visant à connaître le type de population recourant au service social, son niveau de ressources ainsi que ses conditions de vie, aux pages suivantes relevant la conduite des missions et risquant de déboucher sur un ciblage stigmatisant des personnes et des groupes de populations.
En effet, le fait de rattacher tous ces éléments entre eux, liés de surcroît avec la première page identifiant lassistant social, donc son secteur, peut, dans certains secteurs essentiellement ruraux, permettre lidentification, par croisement des données, de certaines familles, et donc aboutir à leur stigmatisation (subjectivité et caractère péjoratif des items).
Enfin, les assistants sociaux, qui devraient compléter les fiches sous forme papier, ignorent totalement comment vont être saisies ces fiches familles, par qui, et qui aura accès à ces données.
De ce fait, ils ne sont plus en mesure dassurer la confidentialité et le secret professionnel vis-à-vis des familles.
Le logiciel SAGAS
Il sagit dun logiciel créé au département de la Moselle en 1986 et soumis à la CNIL qui, à lépoque, a émis un avis favorable.
Avec les années, ce logiciel
a sans doute évolué et na probablement plus rien à voir avec ce qui a
été mis en place initialement (traitement concernant uniquement laide
sociale à lenfance) .
Ce logiciel
fait actuellement figurer, par classement alphabétique, toutes les personnes
ayant un dossier social au département de la Moselle. On peut y prendre connaissance
de toutes les mesures prises, les aides financières accordées, les dossiers
constitués.
Tout ceci
figure de manière nominative, avec le nom, ladresse et de nombreuses autres
données sur la personne, à linsu des travailleurs sociaux qui sont à lorigine
du recueil des informations sur support papier.
Ce nest quen
septembre 1998 que les travailleurs sociaux du département, tenus jusqualors
dans lignorance des fonctions de ce logiciel, ont été conviés à suivre
une journée de formation, pendant laquelle SAGAS leur a été présenté, déjà installé
et en fonctionnement.
Quelques
semaines auparavant, les agents avaient reçu par pli confidentiel, non recommandé,
leur code daccès pour lutilisation des logiciels SAGAS et GEREMI.
Bien que,
lors de la formation qui était assurée par un employé de la société ayant vendu
ces logiciels au département, la plupart des agents naient pas sur eux
leur code confidentiel, le formateur a pu accéder aux dossiers nominatifs informatisés
dans le logiciel par une autre manipulation, sans utiliser le code.
Il savère dautre
part que lassistant social a accès, avec son code, à tous les usagers
du service social du département, et pas seulement à ceux de son secteur.
Cest
ainsi quune assistante sociale a pu découvrir que lépouse dun
commissaire de police était titulaire dune allocation dadulte handicapé.
On pourrait ainsi savoir si son voisin a eu ses enfants placés ou sil
a eu recours à des aides pour son logement, etc.
Le logiciel GEREMI
Ce logiciel a été soumis à la CNIL en 1994 et lavis a été réputé favorable, dans la mesure où aucune modification na été demandée.
De la même manière que pour SAGAS, les assistants sociaux ont découvert ce logiciel le jour de leur formation obligatoire.
Cest un logiciel qui permet de connaître tous les bénéficiaires du RMI au département de la Moselle, et de savoir sils bénéficient dun contrat dinsertion.
Or, comme pour SAGAS, les assistantes sociales ont accès aux dossiers de tous les bénéficiaires du RMI du département. De manière unanime, les assistants sociaux estiment que, même soumis au secret professionnel, ils nont pas à avoir accès à dautres dossiers que ceux des personnes dont ils ont la charge sur leur secteur.
Ils sinterrogent également sur la manière dont sont saisies ces informations, sur les habilitations et les sécurités mises en place au département.
Il semblerait que pour ce qui concerne le logiciel GEREMI, les dossiers soient renseignés par les secrétaires des Commissions Locales dInsertion (CLI), qui, par réseau, transfèrent les données de leur ordinateur à ceux du département de la Moselle.
En ce qui concerne SAGAS, si lon peut penser quune partie est renseignée directement par un organe central au Conseil général de la Moselle, lors de lenvoi à la direction des demandes ou des rapports, une autre partie serait, comme pour GEREMI, renseignée par des organismes externes au Conseil général, tel que le GIPDAL (qui est un organisme qui permet le relogement des plus démunis ou évite lexpulsion des familles).
Les dossiers des personnes gérés par ces deux logiciels ont été renseignés à partir de documents ou de rapports émanant, à lorigine, des assistants sociaux, sans que ceux-ci soient informés de lutilisation qui en était faite et encore moins de lexistence de ces logiciels.
Les travailleurs sociaux se sont sentis « trahis » par leur direction, dautant plus que depuis plusieurs années, il leur est demandé de fournir de plus en plus de données sur la situation précise des familles, par exemple sils veulent que leur demande daide financière aboutisse à une réponse positive, ou des précisions pour un contrat dinsertion afin quil soit validé par la Commission Locale dInsertion.
Si lon assiste, à travers les fiches familles, et SAGAS et GEREMI, à un contrôle du travail des assistants sociaux, qui pourrait être acceptable dans une certaine mesure, on constate une stigmatisation de la population ayant recours aux professionnels, sans aucune possibilité pour ce public de se défendre et de bénéficier un jour du « droit à loubli ».
Jusquà présent, les travailleurs sociaux, non familiarisés aux dispositions régissant la gestion de données nominatives informatisées, nont reçu aucune formation quant aux droits des usagers (droits daccès, de rectification, etc.). En outre, les travailleurs sociaux ne sont pas en mesure de dire aux personnes combien de temps sont conservées les données les concernant.
Les travailleurs sociaux
ne refusent pas linformatique, dans la mesure où cela représente un outil
évolutif pour leur pratique professionnelle, mais ils refusent linformatisation
des dossiers sociaux nominatifs, dans les conditions présentes, où ils ne peuvent
plus garantir le secret aux usagers, et le « droit à loubli
».
Ils refusent
également une stigmatisation en terme de « problèmes »
ou « difficultés » de ce que les gens peuvent exprimer
lors des entretiens. Ce nest pas parce quune personne a recours
au service social quelle doit être ramenée à ses seuls problèmes ou difficultés,
a fortiori lorsquils sont formulés de façon péjorative, subjective et
réductrice.
Les travailleurs sociaux ne refusent pas que leur pratique professionnelles puisse être remise en cause et évaluée dans la mesure où le but recherché est lamélioration de leurs conditions de travail et de laide quils peuvent apporter aux personnes, mais ils refusent que cela se fasse au détriment des gens et de la relation humaine.